Historique

1. La situation au début du XIXème siècle

 Pour parler des origines de la société, il est nécessaire de nous reporter au début du XIXème siècle. À cette époque-là, l’histoire du canton de Neuchâtel était plutôt mouvementée :

En 1805, Neuchâtel, alors Principauté prussienne, fut cédée à la France suite à la défaite d’Austerlitz. Napoléon confia Neuchâtel au Maréchal Berthier.

En 1815, le vent tourna, Napoléon abdiqua, la France rendit Neuchâtel au Roi de Prusse (victoire de Wellington et Blücher à Waterloo). En même temps, à Vienne, fut signé le Traité de la Sainte-Alliance, dont le but théorique était de maintenir la sécurité et la paix en Europe mais qui, en réalité, a servi à lutter contre les idées révolutionnaires et à rétablir les droits et les privilèges des souverains et de la classe dominante, tels qu’ils existaient avant 1789. Avec le Traité de la Sainte-Alliance, la Suisse devint un État tampon pour isoler la France (en souvenir des conquêtes napoléoniennes) mais la Suisse obtint aussi la garantie de sa neutralité avec, toutefois, l’obligation d’entretenir une armée.

Sur le plan fédéral, l’année 1815 fut aussi une année marquante ; débarrassée de l’emprise napoléonienne et, partant, de l’Acte de Médiation, la Confédération était en complète réorganisation au moment où une Diète se réunit à Zürich pour préparer une nouvelle Constitution (longue Diète) ; les travaux furent longs et difficiles (les conservateurs et les progressistes étaient en désaccord). Enfin, le sept août 1815, les délégués jurèrent une nouvelle Constitution appelée Pacte Fédéral (vingt-deux cantons membres). Neuchâtel faisait partie des membres du pacte Fédéral en tant que vingt-et-unième canton, son intégration était souhaitée par Frédéric-Guillaume III de Prusse qui voulait assurer la protection de cette terre trop éloignée de ses États ; c’était en somme l’aboutissement normal d’anciens rapports d’amitié et la solution géographique qui s’imposait aussi bien dans l’intérêt de Neuchâtel que de la Suisse.

Donc, en 1815, la Principauté de Neuchâtel devint canton suisse mais elle dépendait encore de son Prince, le Roi de Prusse. Cette situation compliquée dura quarante ans et provoqua des difficultés. C’est pendant cette période ambiguë que Belles-Lettres a vu le jour.

2. La Restauration

Nous pouvons nous intéresser maintenant de plus près à la situation de Neuchâtel.

Si la période 1815-1830 fut une période de restauration en Suisse, ce fut aussi une période de rénovation dans le domaine des études à Neuchâtel. En Suisse, la Restauration (= retour à l’Ancien Régime) se caractérisa surtout par un affaiblissement du pouvoir fédéral, par un renforcement des cantons (armée, douanes, péages, etc.) et parfois même encore par un retour au système des familles régnantes. Tout cela, bien que le Pacte Fédéral eût remplacé l’ancien réseau d’alliances complexes, ce qui entraîna tout de même une nouveauté : tous les cantons étaient égaux en droit (plus de cantons alliés ou sujets). Malgré tout, en dépit de cette réaction, l’esprit de liberté et d’union confédérale se développa irrésistiblement au fil des ans…

À Neuchâtel, un des grands problèmes en ce début de XIXème siècle était l’absence d’un établissement académique ; Neuchâtel, contrairement à d’autres villes suisses, ne jouissait pas d’une institution dispensant un enseignement supérieur. D’où le niveau culturel relativement médiocre d’une population essentiellement vouée au négoce. Cette lacune dans l’enseignement fut maladroitement comblée par des cours publics, donnés épisodiquement par des hommes éminents. Cela restait bien entendu insuffisant et l’avenir des études à Neuchâtel paraissait compromis.

En 1813, tout changea : un jeune docteur de l’université de Berlin, Abram-Francis Pétavel, débarqua à Neuchâtel ; il fut le rénovateur des études à Neuchâtel. Pétavel fut chargé d’enseigner les belles-lettres (regroupant la grammaire, la poésie et la littérature française), d’où l’origine du nom de la société, plus tard. À côté des leçons de belles-lettres, s’ajoutèrent peu à peu des cours de droit, de physique, de chimie, d’histoire d’allemand, de géographie et même de théologie. Finalement, à défaut d’une Académie formellement organisée, Neuchâtel était enfin dotée d’une institution d’enseignement supérieur. Les étudiants, âgés de seize à vingt ans, étaient en général d’anciens élèves du Collège de Neuchâtel (appelé Gymnase, puis Lycée aujourd’hui) se destinant à des carrières juridique ou pastorale ou à l’enseignement public.

On l’a dit, un esprit de liberté et d’union confédérale se développa petit à petit en Suisse. Pour pallier la sévère restriction des libertés individuelles qui caractérise la Restauration, des sociétés de tous genres furent fondées : Société Helvétique, Société suisse des sciences naturelles, Société suisse des carabiniers et la Société suisse de Zofingue ; leur but était de créer un esprit national. À la même époque, les premiers jalons d’une défense nationale furent posés.

La société Zofingue fut créée en 1819 dans la petite ville du même nom. Il n’est point douteux que les Zofingiens avaient été sérieusement influencés par la fête des Burschenschaften à Wartburg en Allemagne, le dix-sept octobre 1817 et par la création de la Burschenschaft le dix-huit octobre 1818. Cette Burschenschaft était l’association étudiante générale d’Allemagne, dont le but était d’encourager l’unité et l’indépendance de l’Allemagne. Le but de Zofingue était le même à l’échelle suisse : grouper toute la jeunesse académique suisse par-dessus les barrières cantonales. Différentes sections se formèrent dans les principales villes du pays, celle de Neuchâtel apparut en 1823.

La situation particulière de Neuchâtel, canton suisse et cependant monarchie aux ordres d’un prince étranger, apparaissaient au yeux de beaucoup de Zofingiens suisses comme un déplorable anachronisme. Telle n’était pas l’opinion des étudiants neuchâtelois. Recrutés pour la plupart dans les milieux conservateurs, ils n’inclinaient guère au changements politiques et la double allégeance de Neuchâtel était à leurs yeux un statut indiscutable. Cette situation déplut fortement à Zofingue suisse et engendra des frictions inévitables.

3. La Régénération

En 1830, un événement majeur précipita les choses : les vingt-sept, vingt-huit et vingt-neuf juillet, Paris s’insurgea contre les abus du roi Charles X, ultraroyaliste ; si bien qu’une révolution libérale éclata dans la capitale française, provoquant de sanglants combats ; suite à ces « Trois Glorieuses », le peuple obtint le départ du Roi ; ce fut une victoire pour le mouvement libéral et cette victoire eut, peu de temps après, des répercussions en Allemagne, en Italie, en Pologne et en Suisse.

En effet, en Suisse, le mouvement libéral, qui s’était déjà manifesté à travers les diverses sociétés citées plus haut, s’accentua au point de déclancher des révolutions dans quelques cantons, en ces années 1830-31. Ces cantons, comme Thurgovie, Argovie, Schaffhouse, Zürich, Soleure, Lucerne, Vaud et Fribourg, adoptèrent une nouvelle constitution, démocratique et libérale : reconnaissance de la souveraineté du peuple, établissement du suffrage universel, reconnaissance des libertés individuelles (presse, croyance, établissement, commerce et industrie). On assista à un véritable renouvellement, une Régénération, d’où le nom donné à cette période.

Néanmoins, cette régénération ne réussit pas partout. Par exemple, à Bâle, une guerre civile éclata entre la ville et la campagne avec pour résultat la division du canton en deux demi-cantons. À Neuchâtel également, la Régénération échoua, entraînant de graves troubles. En effet, deux partis s’opposèrent : les Royalistes du bas (aristocrates) et les Républicains du haut (industriels des montagnes). En septembre 1831, les montagnards descendirent de leurs montagnes pour s’emparer du château du Neuchâtel, ils furent refoulés par les troupes envoyées par la Diète, qui craignait des complications avec le Roi de Prusse.

Dans tout ce désordre, la section neuchâteloise de Zofingue tint un rôle non négligeable. En effet, l’opinion publique en Suisse fut généralement favorable aux insurgés républicains et, sans prendre officiellement position contre leurs camarades neuchâtelois royalistes, les étudiants de la société de Zofingue suisse, dans leur majorité, recommanda la modération mais certains les blâmèrent ouvertement de s’être opposé à des patriotes qui se réclamaient de la Suisse. Zofingue Neuchâtel, s’estimant injustement jugée par ses pairs, décida de rédiger un mémoire justificatif, le quatre octobre 1831, pour expliquer sa conduite au cours des derniers événements, invoquant le respect de la monarchie constitutionnelle. L’appel des étudiants neuchâtelois manqua son but et même plus, loin de calmer les esprits, il les échauffa. Si le comité central de Zofingue resta diplomate, les autres sections s’enflammèrent ; les Vaudois notamment adoptèrent une attitude intransigeante, menaçant les Neuchâtelois d’exclusion de la société ; le débat devint passionnés, voire hargneux. La presse s’empara de l’affaire, les Neuchâtelois furent blâmés publiquement ; la Gazette Vaudoise, reprenant les termes de Zofingue Lausanne, dit ceci :

Les membres de la section de Neuchâtel, placés entre leurs devoirs comme Suisses et leurs devoirs comme Prussiens, ont cru devoir faire un choix au lieu de rester neutres ; le titre de sujet a prévalu sur celui de citoyen, l’aigle prussien sur la croix fédérale ; … ; ils se glorifient d’être les sujets d’un Roi, c’est-à-dire, ils se glorifient d’avoir renoncé à leur qualité d’hommes libres !

Estimant leur honneur atteint, les zofingiens neuchâtelois exposèrent au comité central leurs griefs contre la section vaudoise, en les accompagnant d’une ultime justification. Mais les événements rendirent illusoire toute tentative de conciliation : le dix-sept décembre 1831, un second soulèvement républicain, vite écrasé du reste, fournit aux étudiants neuchâtelois une nouvelle occasion de manifester leur loyalisme.

Le trois février 1832, le corps législatif neuchâtelois vota une résolution demandant au Roi la séparation de Neuchâtel d’avec la Suisse, manifestant ainsi leur colère à l’encontre de cette tentative révolutionnaire. Le Roi s’y opposa, laissant Royalistes et Républicains dans l’insatisfaction.

La réaction zofingienne fut vive : en effet, déçue de l’attitude pro-séparatiste des zofingiens neuchâtelois, la section de Lucerne cette fois, demanda l’exclusion de celle de Neuchâtel, envisageant déjà ses membres comme étrangers à la Suisse. Le comité central, qui devait trancher, temporisa, hésita pour finalement renoncer à prendre position en faveur de l’une comme de l’autre section. Les Neuchâtelois estimèrent que, dans ces conditions, leur place n’était plus dans la société de Zofingue. Le neuf août 1832, ils annoncèrent leur sortie définitive.

4. La naissance de la Société des Étudiants neuchâtelois

À la reprise de l’automne 1832, quelques étudiants décidèrent de reformer une société, mais sur d’autres bases. Il y avait parmi eux trois anciens zofingiens : Fritz Borel, Henri Caumont et Louis Henriot.

Ils se réunirent avec huit camarades de leur âge, étudiants en philosophie comme : Auguste Bonhôte, Louis Borel, Auguste Humbert-Prince ; ou étudiants en belles-lettres comme : Rodolphe Biolley, Alphonse Coulon, James Montandon, Henri Quinche et Édouard Steiner.

Leur groupement avait un caractère essentiellement littéraire et sans but civique. Cette société des Étudiants neuchâtelois – ainsi se nomma-t-elle dès sa première séance, elle ne se nomma Belles-Lettres que plus tard – se constitua le huit novembre 1832. Au début, il n’était point question de statuts mais d’horaire des séances (qui avaient lieu le mardi à dix-neuf heures) et de programme, à savoir récitations, improvisations littéraires et chants. Un journal contenant les productions jugées les meilleures devait être tenu à jour par le VPS (vice-président-secrétaire). Cet usage, qui imposait aux jeunes auteurs une rédaction achevée, se maintint de longues années. La société des Étudiants passa presque inaperçue de l’opinion publique ; la nouvelle société décida de rester discrètement dans l’ombre, vu que sa rupture avec Zofingue avait fait couler assez d’encre : les séances ne manquaient toutefois pas d’animation, toutes sages qu’elles se voulaient être.

Le deux avril 1833, après plusieurs mois d’activité, la société se donna un règlement organique avec, par exemple, les dispositions suivantes : « Toute discussion politique est bannie de la société » ou encore « Le président veille à l’ordre et au respect des mœurs » ou encore « Les exercices réguliers (déclamation, improvisation, composition) sont obligatoires pour chacun : les défaillants et les absents seront frappés d’amende ». Notons enfin qu’il était interdit de fumer dans le local de séances.

En avril 1834, un incident provoqua la mise en veilleuse de la société : le président de l’époque manifesta son intérêt pour la discussion sur la séparation de Neuchâtel et de la Suisse et il le fit dans un chant de sa composition. La réaction fut vive : protestations, sifflets et pas moins de sept démissions. À partir de ce moment, les séances ne furent plus convoquées.

En février 1836, quelques étudiants lancèrent un appel à leurs camarades des auditoires pour les encourager à reformer la société de 1832, en présentant les trois buts de la société, qui étaient :

– développement des connaissances littéraires

 – développement des liens de fraternité entre compagnons d’étude

 – bien de la patrie

Le quatre février 1836 eut lieu la séance re-inaugurale. Sur les dix-huit membres qui reconstituèrent la société des Étudiants neuchâtelois, trois seulement avaient appartenu à la première équipe. On décida de se conformer aux statuts de 1833 et de tenir, dans la chambre d’un des membres, une séance tous les quinze jours. Le logement fut jugé par trop aléatoire et peu engageant pour les nouveaux venus, alors la société sollicita l’usage régulier d’une salle du Collège auprès du président de la commission d’éducation. Après quelques tergiversations, la société obtint, le neuf mars 1836, l’auditoire de philosophie tous les mardis dès dix-neuf heures. Deux conditions furent néanmoins imposées : la responsabilité en cas de dommage et le départ des lieux à vingt-et-une heures. Le programme des séances resta le même que précédemment. La seule et unique dépense de la société était l’abonnement à la Bibliothèque universelle. D’après un témoignage de l’époque, la mode était aux cheveux longs, parfois flottant sur les épaules ; la casquette, petite et plus étroite dans le haut, était verte, sans aucun ornement ; il n’y avait pas de ruban.

En février 1838, la société des Étudiants neuchâtelois envisagea un rapprochement avec la société Zofingue suisse ; les négociations allèrent bon train et, le cinq juin 1838, jour de catastrophe nationale, la société des Étudiants neuchâtelois décida de se constituer en une section neuchâteloise de la société de Zofingue. Cette décision était sans doute prématurée et elle fut jugée sévèrement à Neuchâtel même, où l’on ne comprenait pas que les raisons alléguées en 1832 ne soient plus valables six ans plus tard.

Le vingt-sept septembre 1838, la section neuchâteloise fut accueillie au sein de la société Zofingue à la condition que ses membres s’engagent à faire affranchir leur canton. À la fois peinés et irrités de voir leur sincérité mise en doute, les Neuchâtelois firent savoir au comité central qu’ils revenaient sur leur décision du cinq juin et reprenaient leur liberté

Le dix-neuf février 1839, au nombre de vingt-et-un, ils jetèrent les bases d’une nouvelle société littéraire des Étudiants neuchâtelois. À la même période, l’Académie de Neuchâtel fut créée, cela entraîna d’heureuses répercussions sur la vie de la société. Sur le recrutement tout d’abord : la nouvelle institution conférant désormais les grades de licence en lettres et en sciences, il était possible d’accomplir sur place tout le cycle de certaines études. La multiplication des cours ouvrit des horizons nouveaux : les meilleurs éléments affluèrent à Neuchâtel, même en provenance d’autres cantons. Les séances de la société en bénéficièrent : le sept septembre 1841, vingt candidats se présentèrent. La société s’intéressa aussi à la vie publique, malgré l’interdiction statutaire des discussions politiques en séance ; par exemple, elle contribua généreusement à l’érection du monument David de Pury en versant la somme de quarante-huit francs ! Le premier Livre d’or de la société fut publié en 1843 : une modeste brochure de huit pages contenant la liste des membres, précédée des statuts de la société.

La société commença à prendre conscience de sa personnalité propre. Le problème des couleurs distinctives la préoccupa. Une décision du quatre mai 1842 institua pour les membres le port obligatoire d’un ruban blanc et bleu « sauf enterrements, lecture de commandements et d’autres cas de conscience du genre… ». Dès la séance suivante, pourtant, une violente réaction se produisit. Le tumulte fut tel que la commission d’éducation crut devoir intervenir, en déconseillant aux Etudiants neuchâtelois d’arborer un ruban distinctif. Il en eût été autrement peut-être si le choix des couleurs se fût porté sur l’or et le rouge… Cependant, la question des couleurs resurgit quatre ans plus tard. On décida, le vingt-deux septembre 1846, que la casquette de la société serait verte, avec un liseré rouge et que le ruban serait vert et rouge. Comme c’était les couleurs de la bourgeoisie, la commission n’y trouva rien à redire. Le hasard fit bien les choses car le vert et le rouge furent précisément les couleurs qu’adoptèrent, à la même époque, les sociétés belletriennes de Lausanne et de Genève, fondées en 1806. D’ailleurs, des contacts s’étaient noués les années précédentes avec ces deux sociétés ; de vraies affinités naquirent par la suite ; il est nécessaire de préciser que les buts et la raison d’être de ces deux sociétés lémaniques, en dépit de la différence d’étiquette, étaient semblables à ceux des Neuchâtelois. Avec elles, par exemple, la situation particulière de Neuchâtel ne constituait pas un obstacle. Le deux septembre 1846, une réunion commune à Échallens scella leur amitié, des échanges eurent lieu, des travaux communs furent réalisés. Un bal fut même organisé, non sans difficultés (il avait fallu inviter les mères des danseuses).

5. La guerre du Sonderbund

En 1847, Belles-Lettres Lausanne se portait très mal car le Gymnase de la ville fut fermé sur décision du gouvernement. En 1848, les Étudiants neuchâtelois étaient vivement préoccupés par l’évolution politique qui se manifestait en Suisse. Cette évolution si préoccupante, c’était la guerre du Sonderbund entre les cantons conservateurs catholiques (la ligue du Sonderbund) et les cantons radicaux (populaires) ; la guerre était le point final d’un malaise qui n’avait cessé de grandir depuis 1841 (affaire de la fermeture des couvents d’Argovie). Cette guerre dura trois semaines, au mois de novembre 1847, et fut remportée par les radicaux, mieux équipés (emmenés par le général Dufour). Ensuite, le Sonderbund fut dissous et la Diète se mit à préparer une Constitution fédérale destinée à remplacer le Pacte de 1815. Elle fut reconnue comme loi fondamentale par le vote des cantons le douze septembre 1848. Le canton de Neuchâtel dans tout cela se montra fort discret, s’occupant plutôt de ses propres affaires au sein du canton. Il ne s’occupa aucunement du Sonderbund, laissant les autres cantons se débrouiller et faire la guerre sans lui (bien qu’il eût été plutôt conservateur). Neuchâtel ignora également les travaux préparatoires de la Constitution, se contentant de voter son adoption. L’abstention à la campagne du Sonderbund lui valut tout de même une amende de trois cent mille francs !

En fait, peu après la guerre du Sonderbund, Neuchâtel fut le théâtre d’une révolution historique. En effet, inspirés par la révolution parisienne de février 1848, où le roi Louis-Philippe dut abdiquer, les Neuchâtelois républicains s’insurgèrent contre le Roi de Prusse et son gouvernement, le premier mars 1848. En réalité, ce jour-là, une bande de montagnards républicains s’emparèrent du Château de Neuchâtel pour proclamer la République. La révolution réussit, la Principauté cessa d’exister, les autorités fédérales s’empressèrent de reconnaître le nouveau gouvernement, mais le Roi de Prusse, occupé par une autre révolution à Berlin, ne renonça pas à ses droits ! Le canton de Neuchâtel ne savait toujours pas sur quel pied danser.

Les Étudiants neuchâtelois assistèrent passivement à tous ces événements. Pour eux, l’avènement de la République entraîna sur le plan des études une conséquence notable : la suppression de l’Académie, votée par le Grand Conseil ; les meilleurs professeurs s’en allèrent, le niveau de l’enseignement baissa et la société des Étudiants neuchâtelois en subit le contrecoup.

6. La Société des Étudiants neuchâtelois devient Belles-Lettres

En mai 1848, une délégation neuchâteloise prit part pour la première fois à la fête belletrienne de Rolle. Le port du ruban rouge-vert fut déclaré obligatoire et la publication d’un chansonnier décidée. À la suite de cette fête mémorable, la société des Étudiants neuchâtelois adopta le nom de Belles-Lettres (le cinq septembre 1848), pour rendre plus évidente l’identité des trois groupements amis. Un comité central, siégeant alternant à Genève, Lausanne et Neuchâtel était prévu pour assurer les contacts nécessaires.

Malheureusement, ce grand progrès resta sans lendemain ; l’unité d’opinion au sein de la société fut ébranlée par les événements politiques. Si bien qu’il se constitua, en février 1849, un groupement belletrien royaliste, réunissant dans le secret les partisans d’une restauration monarchique, de même qu’il se constitua une « société de Zofingue » au sein de la société (double appartenance). Belles-Lettres, qui avait refusé une nouvelle fusion avec Zofingue, n’interdisait pas aux membres qui le souhaitaient d’y adhérer à titre personnel : ces derniers faisaient partie de la section zofingienne de Lausanne.

Mais une situation aussi équivoque ne pouvait durer : l’orage éclata le 8 mai 1849. Au cours d’une séance mouvementée, la dissolution fut décidée. Dès le lendemain se créa une nouvelle société de Belles-Lettres qui vota immédiatement des statuts interdisant l’appartenance à Zofingue. Belles-Lettres Lausanne, pour qui la double appartenance Belles-Lettres-Zofingue était normale, blâma les Neuchâtelois.

Autre problème de taille : Belles-Lettres se fit retirer son local, la salle du Collège. Heureusement, quatre mois plus tard, en septembre 1849, la salle fut rendue mais à condition que les Belletriens acceptent tous les étudiants suisses voulant entrer dans la société. En 1850, le dynamique président de Belles-Lettres, Paul Besson, remit la société sur les rails, il se vit attribuer le premier ruban d’honneur de la société, peu après sa sortie de charge.

Une ère plus calme semblait s’ouvrir désormais. La fondation à Neuchâtel, en 1851, d’une section de l’Helvetia, formée de zofingiens dissidents, n’inquiéta pas les casquettes vertes, ni même, en 1854, la fugitive réapparition de Zofingue.

En mars 1855, un nouveau règlement fut mis sur pied : l’innovation principale eut trait au fameux article sur la réception obligatoire des candidats, modifié dans un sens plus favorable à l’autonomie de la société. Le projet fut soumis à l’agrément de la commission d’éducation, qui finit par se laisser convaincre.

En octobre 1855, Belles-Lettres fut confrontée à un grave dilemme : la candidature embarrassante de Eugène-Hippolyte Piaget, fils d’Alexis-Marie, fondateur de la République et président du Conseil d’État. La candidature de Piaget fut jugée insuffisante et, après une longue discussion entre les membres, Piaget fut définitivement écarté. Estimant son honneur compromis, Piaget porta sa cause devant le Conseil administratif. Ce dernier, malgré ses sympathies évidentes pour Belles-Lettres, se crut obligé de déclarer insuffisants les motifs allégués contre Piaget : en conséquence et comme sanction, Belles-Lettres fut à nouveau privée de son local du Collège. Les séances se déroulèrent alors chez les membrews qui disposaient d’une chambre assez spacieuse, puis dans un local de la société d’escrime, enfin à l’Union Chrétienne de Jeunes Gens, où il était interdit de fumer et même de chanter !

En octobre 1857, après deux années d’exil, la société put réintégrer la salle du Collège, qu’un nouveau Conseil administratif favorablement disposé lui accorda sans difficulté.

7. La fin de la Principauté de Neuchâtel

Les années 1856-1857 furent aussi très importantes pour le canton de Neuchâtel : en septembre 1856, les royalistes neuchâtelois se soulevèrent à leur tour, le mouvement avorta et les républicains firent prisonniers les chefs royalistes. Là-dessus, le Roi de Prusse exigea leur libération et manifesta le dessein de recouvrer sa Principauté. Le conflit devint grave, la Prusse et la Suisse ne parvinrent pas à s’entendre ; le Roi de Prusse menaça de mobiliser ses troupes ; en guise de réponse, les troupes suisses occupèrent la frontière du Rhin. Le Roi de Prusse fit alors savoir, à Paris, qu’il renoncerait à Neuchâtel si les prisonniers étaient libérés. Napoléon intervint auprès du Conseil Fédéral, qui y consentit et démobilisa les troupes. Une conférence des grandes puissances (Autriche, France, Grande-Bretagne, Russie), réunie à Paris, régla finalement la question ; le Roi de Prusse renonça définitivement à Neuchâtel par le traité du 26 mai 1857.

Ces événements politiques affectèrent peu la vie de la société. Le vingt-et-un janvier 1858, Belles-Lettres imprima la deuxième édition des statuts belletriens. L’année suivante éclata un incident assez révélateur de la mentalité politique qui régnait à Neuchâtel : les organisateurs de la fête du premier mars demandèrent à Belles-Lettres de prendre part officiellement au cortège. Afin de ne pas exciter les discordes en son sein, la société renonça à participer à la manifestation, en expliquant qu’elle était une société littéraire et non politique. Les journaux radicaux saisirent cette occasion pour blâmer ouvertement l’attitude des « étudiants patricio-théologo-conservateurs » de Belles-Lettres, qui avaient combattu dans les rangs royalistes en 1856 (ce qui était inexact) ; en réalité, par-delà Belles-Lettres, c’était la bourgeoisie entière qui était visée par ces attaques.

8. Zofingue Neuchâtel recréée par Belles-Lettres

La seule suite fâcheuse qu’eut pour Belles-Lettres l’incident du premier mars 1859 fut la démission de trois de ses membres. En effet, avec quelques autres, ils décidèrent de constituer, le 5 mars 1859, une section de la société Zofingue. Le prétexte officiel de cette sécession fut le refus opposé par la société d’accueillir un candidat mais il ne faisait aucun doute que des discussions d’ordre politique avaient préparé, depuis longtemps, la démission des mécontents ; l’affaire du premier mars a simplement précipité la rupture. Dès lors, deux sociétés d’étudiants existèrent à Neuchâtel, provoquant une rivalité source d’une féconde émulation.

9. Les derniers problèmes avec Zofingue

L’absence de l’Académie, toujours fermée en 1859, et l’abaissement du niveau de l’enseignement nuisirent à la prospérité de Belles-Lettres ; il est par contre intéressant de constater que, pendant cette période d’appauvrissement culturel, Zofingue se portait à merveille ! Se portait si bien que Belles-Lettres, en 1862, eut la fâcheuse idée de vouloir fusionner avec Zofingue ; ce qui serait sans doute arrivé si un ancien membre, honoraire de surcroît, n’avait pas convaincu les Belletriens de rester dans leur société en expliquant que trente ans de traditions belletriennes ne pouvaient pas être reniés simplement par un vote d’occasion.

L’année suivante, ce bel argument se révéla inopérant ; les fusionnaires étaient majoritaires à Belles-Lettres et, le trois juin 1863, nouveau jour de catastrophe nationale, la fusion avec Zofingue fut décidée. Seuls quatre belletriens sensés et mécontents démissionnèrent. Les zofingiens accueillirent les nouveaux venus sans finance d’entrée ; Belles-Lettres remit à Zofingue ses archives et sa bannière. Les démissionnaires furent faits membres d’honneur par Belles-Lettres Lausanne. Peu après, la Gazette de Neuchâtel publia un article expliquant cette fusion, soi-disant que le but de Zofingue était plus beau que celui de Belles-Lettres. S’ensuivit une grosse désillusion pour Zofingue car plusieurs fusionnaires regrettèrent leur décision précipitée, ils constatèrent que Zofingue n’était de loin pas aussi bien qu’ils le pensaient.

Le dix-sept septembre 1863, Belles-Lettres fut recréée par quelques démissionnaires de Zofingue et par les démissionnaires mécontents de la fusion du trois juin, encore belletriens. Tous votèrent l’annulation de la décision de la fusion avec Zofingue. Belles-Lettres expliqua ses buts dans la Gazette de Neuchâtel :

Nous croyons que la Patrie est un but grand et beau, mais nous croyons qu’il y a quelque chose de plus élevé, de plus noble et surtout de complet. L’homme, comme nous le comprenons, n’est pas uniquement patriote, il est avant tout chrétien, il doit à sa famille et enfin, en troisième lieu, à sa patrie. C’est un développement harmonique dans ces trois directions qui seul peut produire une éducation complète et c’est dans ce sens que notre Société dirigera toujours ses efforts.

Pour éviter une nouvelle apocalypse, les trois sociétés belletriennes (Neuchâtel, Lausanne et Genève) resserrèrent leurs liens : un règlement central fut adopté à la fête de Rolle, en 1864, de même fut décidée la création de la revue de Belles-Lettres ; l’année suivante parut le chansonnier de Belles-Lettres. Le tournus des comités centraux fonctionna à nouveau. Toujours pour éviter l’apocalypse, Belles-Lettres introduisit dans ses statuts un article prévoyant que la dissolution de la société était décidée à l’unanimité ; en 1989, la Constitution belletrienne, plus efficace, mentionne que la dissolution de la société est impossible, sauf circonstances extraordinaires et surnaturelles !

Belles-Lettres connut, dans les années qui suivirent 1863, une des périodes les plus prospères de son existence plus que séculaire.

En conclusion, ce témoignage de Philippe Godet, ancien Belletrien :

« Mon entrée dans l’Église m’avait beaucoup moins ému que mon entrée en Belles-Lettres »…

Décembre 1989, M. R. v/o GO-FRET

(texte corrigé et remis à jour par G. O. v/o VMT en octobre 2004)

(Nouvelles corrections par A.B. v/o SlàB en Mars 2010)

Le texte de recherche original, plus complet, est du fait d’Alfred Schnegg, par ailleurs bellettrien, et constitue la préface du Livre d’Or 1832-1960.

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